Moonlight Drive

•septembre 23, 2008 • Laisser un commentaire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avec le recul, tout cela fut tel le légendaire solo de Jimmy Page sur Stairway To Heaven. Enivrant dès les premières notes, audacieux, paisible et pourtant révolté, on ne sait jamais jusqu’où cela va vous mener. Il touche l’essence même de votre être, il ouvre les portes du sacré, vous montre ce que vous ne voulez pas voir, cette faiblesse trop souvent cachée derrière la pierre formée par les accords se succédant. Au fur et à mesure que les notes défilent, le rythme s’accélère, portant toute l’amertume d’une génération, d’une vie…on s’y oublie, on s’y délaisse, on s’y accroche et soudain surgit le moment où l’on regrette la fin.

 

 

 

 

 

 

 

 


DO

 

 

 

Ouvre les yeux…

 

Le souffle sur ma peau, cet air légèrement teinté de froid à en juger la réaction quasi-acnéique de mon épiderme.Ce souffle émanant des profondeurs de la nuit qui vient se percuter contre mon visage, qui du bas de mon oreille se faufile entre mon cou et l’encolure de ma chemise. Son but ? Atteindre les autres parcelles de mon corps sensées être mises à l’abri sous une épaisseur de textile. Son intention ? Me faire prendre conscience de son existence et me faire réagir en me renvoyant l’image de l’homme malade que les gens ont toujours fui. Méfie-toi. Cet homme malade, je le suis déjà, et la vision que tu me proposes me semble à présent bien loin de tout. Méfie-toi. Tu te trompes sur moi.

 

Si mes mains tremblent, ce n’est pas à cause de toi…Regarde bien, ce n’est qu’une anticipation de l’action qui se prépare, un réflexe conditionné par mon cerveau. Mes membres sont tendus, mon regard fixe, suspendu, scrutant l’étendue qui se dresse vers moi, le désastre des âges. Comme si tout venait soudainement de s’arrêter. Tout est là et en même temps  rien n’y est. Mon corps est bien présent mais cela fait bien longtemps que mon âme n’est plus. Je regarde… sans même voir. Toi, l’immeuble de néo-riches d’en face, je ne te vois pas. Vous là-bas, qui marchez dans le froid et les ténèbres de la nuit en descendant cette rue, je ne vous vois pas. Les branches des arbres s’inclinent-elles sous le poids du vent ? Les feuilles mortes continuent-elles leur ballet dans les airs effectuant cette dernière danse avant de regagner l’humidité du sol et de mourir sous les pieds des passants peu soucieux de leur vie, de cette vie ? Tous ces chauffards citadins continuent-ils leur quête du grillage de feu rouge ? Les lumières des appartements sont-elles allumées ? Peut-être pourrais-je regarder et m’introduire pour quelques secondes dans la vie des gens, comme tout le monde aime secrètement faire… Je n’en sais rien…Je ne vois rien.

 

J’ai dans les yeux tant de moments passés. Tant de souvenirs qui me font regretter de ne pas être admissible au club « select » d’Aloïs Alzheimer. Des figures, des visages, des paroles, des actes, des pensées, des rêves, des formes, des odeurs, des couleurs…Tout est là…malheureusement. « Ma vie, Mon œuvre » comme certains auraient pu dire…Rien de tout cela. La balustrade me glace les pieds. Le seul contact qu’il me reste avec le monde est celui du métal mis à nu par l’écaillement de la peinture blanche, un contact froid et inhospitalier, qui s’empare de moi telle la gangrène, cellule après cellule, m’escaladant intérieurement, centimètre par centimètre. D’habitude j’ai le vertige, la vue de la hauteur me déstabilise, le manque d’emprise sur les éléments qui va avec la hauteur m’affole – j’ai toujours pensé que plus les choses sont en hauteur, plus elles ont de chances de tomber – mais en ce moment certes particulier, je ne ressens plus rien, je me plaît même à éprouver l’inverse. Le vide est ce que je suis venu chercher, ce pourquoi j’ai ouvert la fenêtre de mon salon, enjambé le cadrage qu’un jour le menuisier qui peine à tenir son commerce dans la grande rue était venu poser, ce pourquoi j’ai glissé mon corps au-dessus de la grille de protection et fait face à lui. J’ai besoin de lui, il m’attire, il représente cette paix que je recherche. Je ne sais pas ce qui me retient. Est-ce la peur ? Ou alors est-ce la volonté d’un dernier regard, sous l’emprise de cette liberté provisoire que je me suis accordée ? Car oui, je suis libre, du moins j’entrevois cette liberté, loin de la souffrance des gens, loin des cicatrices du passé.

 

J’ai envie de crier, de gueuler pour réveiller ce peuple, pour le sortir de sa routine et de ses rêves idylliques.

-       « JE M’APPELLE ARTHUR, ET JE VOUS EMMERDE TOUS !!! » 

Voilà ce que je devrais leur dire. Un peu de violence gratuite dans le monde de la nuit, jusque là rien de très original.

-       « OUVREZ LES YEUX ! C’EST A CAUSE DE VOUS SI JE SUIS LA !!! »

Au mieux quelques lampes s’allumeront, propageant de manière passagère leur faible lueur, perçant la nuit d’un peu plus haut, accompagnant les quelques réverbères qui se reflètent sur les pavés, doux témoins de l’histoire, sillonnant la rue juste en bas. Mais au fond ils ne comprendraient pas. Un coup d’œil assez bref au réveil Bang & Olufsen, posé sur la table de chevet en bois verni couleur noir trouvé chez un designer « In » dans le Marais et ils se rendormiront en quelques minutes, avec cette reposante impression de rêve éveillé. Non, ils ne comprendront pas. Tout simplement parce qu’ils n’entrevoient rien. Je les hais, je les méprise, je n’ai plus rien d’eux. A dire vrai, je n’ai plus rien de moi ici. Si, il doit rester cette plaque à gauche devant la porte d’entrée en fer forgé, avec l’écriteau laissant couler cette information sur moi : Arthur Baurin. Informations à la délicate attention du postier, du moins pouvait-il ainsi reconnaître la boîte aux lettres qu’il n’avait pas à utiliser. Cela fait deux ans que je ne reçois plus de courrier. Deux ans que je ne reçois plus de mails, ni de sms, ni de petits mots maladroitement pliés lors des jours où je n’étais pas chez moi. Deux ans que je ne vis plus. Deux ans que j’ai commencé à entrevoir la noirceur des gens, le ridicule de leurs comportements ainsi que leur inconscience qui frôle l’hérésie. Deux  ans que je ne suis plus.

 

Cela fait deux ans…deux ans qu’elle est partie.

 


 

 

 

 

Le bruit des rotors se fait de plus en plus proche…

Je suis caché, pour le moment. Placé à une dizaine de mètres des arbres formant la lisière de cette forêt. En écartant les feuilles autour de mon visage, j’arrive à apercevoir entre les troncs géants le cigle NAVY peint en blanc sur ces monstres volants. Ils rôdent autour de la forêt. Ils savent que je suis là. Ils me cherchent. Ils me traquent. La ronde des hélicoptères se fait plus intense. Certains semblent rester sur place, laissant propager le souffle des palmes qui cisaillent l’air de toute leur puissance, avec ce bruit…assourdissant. Des coups de feu se font soudain entendre…pas un simple pistolet. La répétition d’une mitraillette dont l’usager a le doigt coincé, enfoncé sur la gâchette. Ils savent que je suis là…Les hélicoptères ne peuvent pas m’atteindre ici à cause de la végétation, ils veulent donc m’avoir en larguant des hommes depuis les rizières qui bordent toutes les forêts de cette vallée perdue.

 

Il faut que je trouve une solution…m’échapper, il faut que je m’échappe. Sortir de cet endroit. Je repousse les branches qui m’entourent, je m’élance, je fais appel à toute la fureur qui est en moi et pourtant tout me semble être au ralenti. Je ne regarde pas sur le côté gauche, je ne fais pas attention à ce qu’il pourrait y avoir un peu plus loin en face de moi, j’ai bien trop peur de voir ces oiseaux de fer survoler la forêt dans ma direction, transpercer ce ciel d’un gris uniforme. Mes jambes se dérobent à moitié à cause de la semelle de terre humide et vaseuse qui imprègne mes Rangers ainsi que le reste de mon pantalon. Je manque de tomber plusieurs fois, je ne pense plus, plus le temps, je dois courir, courir, courir, encore, toujours, courir plus vite, courir plus loin, il faut que je m’échappe. Je sens leur présence, ils sont là, partout. Je pousse sur mes muscles, je bombe le torse et élève mon corps, mon souffle s’accélère, mes membres tentent en vain de se coordonner face à la cadence que mon inconscient leur impose. Mais rien n’y fait, je peine à me mouvoir. Mes pas sont lourds. Ma course est lente, désordonnée, ma fuite pathétique. La peur règne, elle m’envahit. Le sifflement des balles m’entoure. Certaines viennent s’encastrer dans les veines de troncs denses à quelques mètres derrière moi. J’entends des voix d’une autre langue qui grondent de façon saccadée avec une légère distorsion, entrecoupée de « psschtt ». Des mégaphones. J’ai l’impression qu’ils sont gigantesques, qu’ils flottent dans les airs au-delà de la cime des arbres et qu’ils me voient. Ils résonnent telle la voix du ciel, la voix de l’Apocalypse, mon Jugement Dernier.

La pluie commence à se faire sentir au travers des feuillages, une pluie qui devient de plus en plus battante. Je me retrouve dans une rizière avec de la boue cette fois-ci jusqu’au genoux. Je tombe, me relève, je suis trempé, de la tête aux pieds. Mes cheveux collent à mon visage, le liquide vaseux et âpre s’immisce dans ma bouche et avec lui le goût terreux de cette nature mortuaire. Je continue à fuir à la recherche d’un endroit où ils ne me retrouveront pas. Dans ma tête se fait entendre un nouveau bruit au beau milieu de cette cacophonie anarchiquement  jouée, où se mêlent sifflements de balles, détentes de mitraillettes, ronflements de palmes d’hélicoptères, ordres criés au mégaphone, sans oublier le battement de la pluie sur les feuilles des arbres. Ce bruit est plus grinçant, plus strident encore, plus menaçant. Je continue à courir, mais il est toujours là. Je dois m’en éloigner. Il présage le pire. Il renvoie tout le reste à un sombre décor théâtral, un opéra lugubre dont le chef d’orchestre aurait déserté la salle. C’est lui contre moi. Il me paraît lourd, et pourtant il se déplace vite. De tous les côtés il me rattrape. Je peine à me frayer un chemin, à faire en sorte que mes pieds ne restent pas piégés dans cette boue. La nature veut faire de moi son prisonnier. Je tire sur mon corps, sur mes genoux, tentant de les faire revenir jusqu’à mon torse, mais ils en sont loin. Ne pas s’arrêter…jamais…et ne jamais se retourner. La rizière fait soudainement place à une clairière sèche, une oasis en plein milieu du désert. La pluie s’est brutalement arrêtée, laissant derrière elle une atmosphère moite, étouffante. Je lève les yeux devant moi, tente de retirer la boue de mon visage d’un geste de ma main qui saigne désormais. Je ne comprends pas le spectacle qui vient d’émerger. Devant moi se dresse la maison de mon enfance, celle des rires, des pleurs, du souvenir de mes parents, de ma sœur, des moments d’insouciance, de premières explorations du monde du dehors. Cette maison que la vie m’a poussé à quitter.

 

Le bonheur de retrouver quelque chose de connu dans cet endroit où tout semble perdu me pousse à m’approcher. J’ai beau être stupéfait, avec l’amère sensation de ne rien contrôler, de n’être qu’un pion dans l’échiquier de ce nouveau monde, la chaleur et le réconfort auxquels cette incroyable apparition renvoie me font presque oublier la proie que j’étais quelques instants auparavant. Je me dirige vers elle, sans chercher à comprendre les raisons qui font que cette maison, ma maison, se retrouve là, au beau milieu de nulle part. Le bruit sourd s’est dissipé. Peut-être que mes oreilles ne me retransmettent simplement plus correctement la stricte réalité sonore de mon environnement. Les pans des murs se dressent devant moi, me faisant front, j’arrive à distinguer la porte, la partie haute à moitié ouverte, comme si la maison m’invitait à entrer. Combien de fois ne me suis-je pas coincé les doigts entre ces deux battants étant môme. Je rentre inconsciemment. Une lumière envoûtante se propage à l’intérieur. Tout est là. Rien ne semble avoir changé. Le buffet massif trône toujours dans le hall d’entrée, portant ces vieux bibelots qui ont sagement pris racine. Le carrelage sent même encore le produit à  la lavande que ma mère se plaisait à utiliser quand elle le nettoyait, sans doute devait-il lui rappeler son enfance, sa méditerranée. Cet endroit me rassure, m’apaise, cependant une sensation troublante s’en dégage. Je traverse le hall d’entrée, m’avançant lentement, contemplant chaque recoin à la recherche de chaque détail, retrouvant presque mon regard d’enfant, celui d’autrefois.Ce regard sous l’emprise duquel un minuscule objet vous enchante. Quelques mètres encore, et le vieil escalier en colimaçon apparaît dans toute sa grandeur. Je décide de monter. Les planches se tordent sous mon poids, émettant un léger grincement. Le bois de la rampe est étrangement usé, mes doigts frôlent les barres de maintien en métal. Celles-ci sont extrêmement froides, du givre les recouvre. J’atteins le palier. Mon ancienne chambre est là. J’entre, la moquette blanche me fait culpabiliser, mes Rangers ainsi que le reste de mes vêtements sont toujours sales et je ne veux pas salir ce qui reste de mon passé. Je ne bouge plus. Je veux juste sentir. Me rappeler par l’odeur de cette pièce ma vie d’avant. L’odeur du vaporisateur d’ambiance Tech et Tonka sur les commodes où j’ai réalisé mes premiers gribouillis, un feutre bleu à la main. L’odeur de cette moquette si souvent piétinée mais jamais remplacée, l’émanation volatile du bois de mon lit d’enfant. Tout me semble si pur.

 

Une force me pousse à continuer dans cette exploration du passé. Je veux vérifier si rien n’a changé, je veux retraverser le temps, redonner vie à ces vestiges qui se tiennent dans cette demeure, revivre à jamais ces moments d’innocence, cette vie familiale désormais si loin derrière moi. Revoir ma mère qui se prépare dans la salle de bain, avec tout la minutie qui la caractérise, jusqu’à la touche finale, ce parfum qui semblait lui renforcer l’âme, la rendant encore plus présente dans la maison suivant là où elle allait, somptueux mélange qui, avec l’arôme naturelle de sa peau,  lui conférait une sensualité si grande tout en lui laissant une part d’inaccessibilité. Revoir mon père, assis dans son fauteuil au cuir ridé, un livre contant des histoires sur le passé de l’humanité entre les mains, les lunettes vissées sur le nez, le regard légèrement froncé allant de pair avec l’infime inclinaison de sa tête, tout cela face à une cheminée laissant échapper les crépitements du bois sec lorsque celui-ci se confronte à la chaleur des flammes insaisissables. Le temps a tout emporté. J’arpente le couloir jusqu’à sa dernière porte. Celle qui a le plus d’importance pour moi. Je prête de moins en moins attention au reste de la maison. Juste cette porte… Je respire. La sensation étrange se fait désormais plus forte. Une autre bouffée d’air… Je pose la paume de ma main sur le bois de la porte, je tente de capter l’âme de ce lieu tout en essayant de reprendre mon souffle et d’évacuer la tension. La poignée est recouverte d’une mince pellicule de poussière. Je la contemple. Jamais elle n’a autant été symbole du passage, de l’ouverture vers un autre monde que j’aurais tellement aimé ne pas connaître. Ma main se crispe, se fait plus lourde, la poignée s’affaisse sous mon poids, la porte ne résiste pas.

 

Une lumière dense m’éblouit et envahit l’espace. Je me retrouve complètement aveuglé. Mon esprit vacille. Mes pupilles se referment précipitamment mais trop tardivement, ma tête se tourne brusquement vers l’arrière, se blottissant dans le creux de mon épaule droite. Mes bras s’élèvent pour former un bouclier face à cette attaque. En vain… Le flash demeure.Je peine à rouvrir les yeux. J’entrevois avec difficulté le couloir, ses murs, tout est inondé sous l’intensité de l’éclat lumineux, il recouvre tout, se propage partout. Je n’arrive plus à dissocier le reste de la maison qui se trouve derrière moi. Plus aucune forme n’est visible. Plus rien ne semble palpable. Tout flotte désormais dans ce halo blanc. Je tente d’adapter ma vue, mais rien n’apparaît derrière moi, tout a disparu, ne me laissant plus qu’une solution : aller dans cette chambre. Je me retourne, redoutant de ne pouvoir affronter cet ennemi rendu invisible. Il faut que j’arrive à le dominer. Il faut que je sache. Les bras toujours levés comme unique rempart, je m’avance lentement vers l’intérieur. Une impression de flotter dans les airs, le sol n’étant plus dissociable du reste. Je passe le seuil de la porte. S’en suit mon premier pas dans l’antre. Peu à peu, la lumière s’affaiblit, devenant un peu plus supportable. Ma vue met cependant du temps à retrouver toutes ses capacités, toujours troublée par la violence de l’éblouissement. Les formes reviennent. Vagues et imprécises au début, puis de plus en plus reconnaissables. Les meubles sont toujours à la même place pourtant, comme dans le reste de la maison. Le bureau est toujours collé au mur gauche, la petite lampe violette toujours accrochée à un des rebords, surplombant quelques livres laissés en vrac. Livres abandonnés, délaissés, face à ceux qui, rangés selon leur taille, se tiennent disciplinés dans la grande bibliothèque marquant l’angle au fond de la pièce. Le lit quant à lui est toujours sur la droite par rapport à l’entrée, l’armature en fer peinte en blanc paraissant contenir autant la volupté du bleu clair des draps que les nombreuses peluches de toutes couleurs qui assiègent l’oreiller. Je me tiens là, au milieu de cette pièce, laissant mon regard parcourir toute l’étendue de ce petit espace. Tout est là, mais rien n’y est…

 

Tout est là…Les meubles imposants chargés de choses plus petites. Vides ils demeurent sans âmes, les objets leurs apportent ce dont ils manquaient. C’est de cette âme qu’il s’agit, celle-là même qui  recouvre les murs, celle qui réside dans chaque recoin, qui se cache dans chaque tiroir, celle-là même qui a investit stylos, livres, miroir, peluches, boîtes à bijoux, jouets anciens, photos…Au moment où du plus profond de mon esprit émerge cette dernière vision, mon regard s’arrête sur la table de chevet. Je ne l’avais quasiment pas vue. Plus petite que le lit, elle était dissimulée derrière la porte que je viens d’ouvrir. Mon regard se bloque sur elle. Une pression se crée en moi. Mon estomac se noue… Je m’approche, repousse la porte d’un geste décisif, me penche vers la table et prend l’objet que je voulais y trouver. L’objet est bien là… La sensation étrange qui ne m’avait pas quittée depuis que je suis entré dans cette maison vient de se transformer en un pincement aigu au niveau de mon cœur, me transperçant de l’intérieur. Un mal intense, profond, qui me fige sur place. Tout bascule. La photo que je tiens entre les mains a changée. Je suis sur celle-ci… Mais seul… La maison se tient derrière, formant le décor de cette photo. Une personne devrait être à côté de moi sur cette photo…Elle devrait se tenir là, dans mes bras…Une tâche noire a pris sa place. Un noir hypnotisant…Un abîme sans fin. Tout est là, mais rien n’y est…

 

Mon corps se crispe. Mon souffle s’accélère, ma respiration devient de plus en plus haletante. Je m’effondre. Le choc est insoutenable. La pression est de plus en plus forte. Mes muscles se raidissent, ma tête prise dans le filet formé par mes mains. Tremblements… Les murs s’ébranlent, se déforment. Ils prennent vie dans un vacarme oppressant. Je suis assourdi. Tout se déroule si vite que je ne peux plus suivre. Ils s’agrandissent de tous les côtés, s’élevant en hauteur à un tel point que je ne distingue plus le plafond. Leur ampleur dresse le piège d’où je ne m’échapperais jamais. Ils s’allongent. Je ne parviens plus à voir les angles qu’ils forment à leur début comme à leur fin. Le sol se métamorphose lui aussi, il devient flou. Les meubles qu’il soutenait ont disparu. Son envergure se démultiplie. Il forme désormais un vaste espace presque infini. Je me recroqueville. Je n’en peux plus. La pression me fait devenir fou. Ce mal est en moi, il me veut et s’accapare de mon corps, de mon esprit. Mes mains se rétractent violemment sur mon visage, le serrant de toutes leurs forces, l’arrachant à moitié, comme pour le ramener à la réalité. De la buée se forme au-delà de mes lèvres. Le givre…Il grimpe sur les murs, il envahit ce qui reste de la chambre, il engloutit tout sur son passage. Il se propage sur le sol dans ma direction. Ce bruit grinçant, ce craquement des objets sous l’emprise du froid et ce silence lourd, celui de la mort qui le suit… C’est tout cela que j’avais entendu depuis la rizière d’où j’essayais de m’enfuir… Il va m’atteindre. Je tente de retrouver une force suffisante pour me glisser loin de lui. Je n’y arrive pas. Je regarde avec effroi son avancée. Il semble en vie, animé par la haine et la violence. Il fige tout sur son passage, les murs, le sol, les interrompant dans leur mutation. Jusqu’à moi, pauvre matière vivante accroupie par terre, incapable de décamper face à la puissance, la force et la rapidité de cet adversaire. Il m’atteint. Dans un grand éclat, le sol se brise sous mon poids tel une fine plaque de glace… Je tombe…  Il m’a eu… Mon sang ne coagule presque plus dans mes veines. Dans une dernière tentative, mes bras s’agitent dans l’immensité du néant avec l’espoir de toucher une prise imaginaire. Mais il n’y en a aucune.

 

Je sombre dans un gouffre noir…Une chute interminable dans cette tâche, celle de la photo, celle qui a remplacé la personne que j’aimais plus que tout.

 

Le temps a tout emporté.


 

MI

 

 

 

Ouvre les yeux…

 

J’ai froid. Je tremble. Mon corps est en transe… Des spasmes m’animent. Je sens mes jambes frigorifiées, repliées contre mon buste, entrelacées par mes bras. J’imagine cet enchevêtrement de chair veineuse désormais bleutée, frissonnante, suppliante. La double épaisseur de couette que j’ai mise pour éviter que cela arrive à nouveau n’a eu aucun effet. Une quinte de toux se projette hors de ma gorge, pliant mon corps. C’est ainsi qu’il s’exprime, il m’avertit que j’en perds le contrôle. Mon inconscient a pris les commandes, il m’envoie un message : « Tu es un étranger chez toi ».

 

Je n’ose plus bouger de peur qu’une parcelle de tissu chargée de froid vienne se heurter contre ma peau,  déclanchant une nouvelle série de tremblement. J’attends juste que la chaleur m’envahisse à nouveau. Je sais qu’elle le fera. Du moins j’ai pris l’habitude qu’elle revienne, pourtant à chaque fois elle se fait désirer un peu plus, me laissant dans ma solitude, physiquement renfermé sur moi-même dans cette pitoyable position fœtale. La chaleur revient au fur et à mesure que mon environnement me réapparaît… Progressivement, mon esprit reprend sa logique et son analyse face à la perception qu’il tire du monde qui m’est externe. Ce n’est malheureusement pas la première fois que je subis ce genre de rêve. Ce n’est malheureusement pas la première fois que je quitte mon sommeil pour me réveiller dans cet état lamentable, submergé par l’effroi. Ce rêve identique qui reviens sans cesse je devrais le connaître, l’anticiper, le maîtriser, j’ai cru que je le pouvais, mais il me transporte continuellement, inlassablement il me pousse à m’effacer. Le résultat final demeure toujours le même : moi, en position fœtale, en sueur, tremblant sous l’emprise du froid, un nœud dans l’estomac, jusqu’à ce que mon esprit se réveille… Trop souvent bien après que mes yeux se soient rouverts. Me délaissant dans cet état pendant d’interminables secondes. Rien n’y fait, que ce soit la double couette dans laquelle je m’enroule à l’exception de mon insociable de pied droit, ou bien le chauffage poussé à son maximum, au grand bonheur d’EDF. Nan, rien n’y fait… Ce froid apparaît de l’intérieur, pas de l’extérieur.

 

Je tends et plie mon bras, rompant la position que ma mère a dû endurer pendant bien des mois, ma main vient se fendre un chemin entre le drap et l’oreiller, à la recherche de ma montre. Cet objet ultime, après lequel tout le monde court, s’agitant dans tout les sens, préréglant leur quotidien pour ne pas en perdre une miette, pour bien être sûr que tout va bien, qu’aujourd’hui sera bien comme demain, une répétition générale où tout le monde suit parfaitement le rythme de la journée. J’étais comme cela avant. Comme eux. Vivant cette même vie. Cette vie parfaite. J’étais comme eux…

 

Capturées par ce vieux cadran, effectuant leur ronde sans fin, les aiguilles m’annoncent avec la fierté de leur précision (toutefois dépendante de ma volonté) qu’il est 4 h 35 du matin. Le moment idéal. Je me faufile hors du lit. J’enfile un jean, toujours le même, rentre mon torse dans un  pull au hasard, attrape deux chaussures, coup de chance, les deux de la même paire, décroche mon blouson du portemanteau, mon écharpe également, ouvre la porte, la referme, sans clés, je n’ai rien à cacher. Le moment idéal pour prendre l’air, loin de ce rêve. Personne dehors, je sors. Trop tôt pour que les gens qui partent travailler déambulent dans les rues aux prémices de leur activité monotone quotidienne, trop tard pour que les ivrognes ou fêtards cherchent à rentrer chez eux. Je suis seul. La ville est à moi. Une ville calme, paisible, silencieuse, qui reprend ses forces avant d’affronter les coups que la masse des hommes lui porte, la piétinant de long en large, la négligeant, ne la regardant même pas, trop occupés à contempler le bout de leur pied. Ce nombrilisme maladif… Ils ne prennent plus le temps de l’apprécier à sa juste valeur, de chercher à la connaître véritablement. Elle est pourtant la raison pour laquelle ils sont là. Je suppose que je suis comme cette ville, ne supportant pas l’oppression du fourmillement des hommes. Je me plais à aller où bon me semble, pourvu que c’est loin d’eux, dans les rues les plus étroites comme dans les passages les plus isolés, loin des grands axes. Ces rues abandonnées, que l’ont croit sans intérêt, mortes, alors que ce sont sans doute celles qui ont le plus vécu, celles qui ont connu les revers de l’histoire, ce qui se passait derrière la grande scène. Ces rues me rappellent les moments passés avec elle. Je marche en revoyant son visage, le sourire timide au coin de ses lèvres. Je revois sa démarche, jeune, quelque peu indécise, comme découvrant pour la première fois l’immensité de ce nouvel univers, toute la multitude de ses décors, la diversité des gens qui le peuplent, les premières fois dans ce monde si différent de celui de sa jeunesse. Je réentends ces pas. J’imagine son parfum… Quelques tracts publicitaires reposent par terre au milieu de l’agonie des mégots de cigarette, attendant que le temps les emporte. Tout comme moi.

 

C’est ici que j’ai appris à haïr mon prochain, ici que la notion du bonheur que je pouvais avoir s’est désintégrée. Deux ans… Deux ans que je ne supporte plus ce que l’homme est devenu aujourd’hui. Je ne le supporte plus. Je l’exècre. La douleur m’a montré ce qu’il ne faut pas voir, l’autre côté des choses : le mépris, l’hypocrisie, l’égoïsme, les fabulations, l’hérésie. Les normes que j’ai dû autrefois apprendre à intégrer, à utiliser afin de faussement réussir, professionnellement et donc socialement. La faim justifie les moyens. La vue du billet légitime beaucoup d’actes trop souvent innommables. Avant j’étais ainsi, avant que tout ne change… Mon travail a été la première de mes victimes. Aider des gourous corrompus qui ont la profonde conviction que l’homme est un sou pour l’homme, les aider à vendre de la merde inaudible à cette masse populaire qui ne se prononce plus, qui ne reconnaît plus l’art, qui ne mâche plus. Vendre de la bouillie pour les chiens, voilà ce qu’était mon boulot, et me concentrer sur le virement qui serait fait sur mon compte bancaire à la fin du mois. Ce fut le premier déclic. Ma première rage. Ma première coupure. Les déclics suivants se firent ressentir jour après jour, sans tarder. Chaque minute, chaque seconde passée dans leur sein me montra un nouveau visage. Me confondre avec eux devint une torture.

 

L’humanité grouille, s’agite, mais part à la dérive. Elle a perdu ses repères, ses valeurs. Dieu n’est plus, il a même été remplacé par une marque de vêtement de luxe chez certain. Je viens bien de cette société pourtant. Cette société des illusions prédominantes, qui ne communique plus que par signaux électroniques provenant de cette sphère que l’homme moderne aime à bâtir puis à se répartir. Il s’enferme dans ce monde du virtuel, dans cette fausse liberté, il délaisse la magie de la première rencontre sur Meetic, crée une image qu’il n’est pas et la module face à l’attente de son partenaire sur un Tchat, remplace le geste par un Smiley. Il va même jusqu’à entièrement renaître sur Second Life. Il oublie le vécu, le réel, le concret, le toucher, l’odorat, la vue, ses sens devenus plus électroniques que jamais. Il veut sa place dans le factice, il veut ne pas avoir à affronter ce qui se passe de l’autre côté de sa vitre. Peut-être est il conscient que la planète lui parle, que l’histoire le rattrape, qu’un nouvel ordre doit être établi. Mais l’homme renie. Le changement aura lieu, il sera brutal, incisif, et l’homme ne sera pas content.

 

Mon regard s’est bel et bien transformé. Je le vois maintenant. Cet homme qui court dans tous les sens. Il vit pour lui, au fond il sait que l’échéance tire à sa fin. Pour certains, Dieu n’est plus, il a même été remplacé par une marque de vêtements de luxe. Le matérialisme embrase tout, les parents divorcés achètent leurs enfants en exauçant tous leurs moindres désirs, oubliant le besoin et l’envie que ces derniers ont peut-être de simplement vivre des moments d’intimité avec eux, eux qui seront les modèles de leur futur quotidien. Pourris…tous pourris. La nouvelle aliénation : celle de réussir. Il faut réussir : avoir la voiture adéquate pour se distinguer quand on se déplace, rendre jaloux les autres, avoir un appartement dans le quartier abritant le plus de riches, même si celui-ci n’a aucune âme, avoir les derniers vêtements tendance pour faire semblant que l’on a du goût, peu importe que le produit nous plaise ou non…On s’en fout. Il faut réussir, quitte à rejeter l’affectif, à oublier l’unicité d’une vie. Plus le temps…Non l’homme n’a plus le temps, courant toujours après, il oublie de respirer, de profiter des joyaux que lui offre sa venue au monde. L’émerveillement de la vie, la magnificence des plaisirs simples, le pouvoir de l’amour… Et plus que tout, l’homme oublie trop souvent la chance qui lui est donnée d’être entouré de ceux qu’il aime, qu’il chérit.

 

Je le haïs. Je le haïs pour ça…Parce qu’il ne s’aperçoit pas de cette chance … Il a quelque chose que je n’ai plus… Quelque chose qui m’a quitté, qui depuis me ronge sans répit, me dévore de l’intérieur…

 

Mon regard s’est bel et bien transformé… Cela fait deux ans maintenant.


FA

 

 

 

Ce souvenir me hantera à jamais.

 

Belle journér d’hiver. Le soleil a beau avoir diminué le quota journalier de ses apparitions, il n’en demeure pas moins intense. Ces rayons se reflètent sur cette nature perlée, presque immaculée sous la blancheur voluptueuse de ce fin manteau de neige. Tout nous émerveille, tout nous éblouit. Ce plaisir de redécouvrir les paysages que l’on a tant parcouru, l’image d’un paysage nordique gravée dans nos esprits, où tout n’est que beauté glaçée. On y croit, on aime çà. On est comme deux gamins, éternels enfants face à la magie d’une nature enneigé.

 

-       « Je fais attention, ne t’en fais pas… C’est bon, çà fait quand même plus de 3 ans que j’ai eu mon permis ! J’ai mis du temps, mais je l’ai eu ! On dirait que t’as peur là tout d’un coup. »

-       « Rooohh mais c’est qu’il est susceptible ! »

-       « Absolument pas… »

-       « C’est pas en toi que je n’ai pas confiance, C’est dans ta voiture. Ils ont dit qu’il y aurait beaucoup de verglas aujourd’hui, et je ne pense pas que ce vieux tas de ferraille soit reconnu pour sa tenue de route. Mais qu’est-ce qui t’as pris d’acheter çà ? Tu n’es pas au courant qu’aujourd’hui on fait des voitures modernes ?? Et puis elle fait un de ces boucans…Le seul truc bien c’est l’autoradio et il est même pas d’origine !  »

-       « Eh oh, on critique pas ma Cox ! »

Doux sourire au coin de tes lèvres. J’aime quand tu prends ce ton faussement moqueur. Je sais que tu veux juste me taquiner, tu fais çà à chaque fois qu’on se retrouve. La Coccinelle avance à faible allure, se laissant bercer au rythme des virages. La nature est belle. Comme toi. Tes cheveux blonds, qui tombent en s’ondulant délicatement jusqu’à tes fines épaules, ces même cheveux qui semblent capter et retenir toute la lumière de dehors, brillant comme jamais. Tes yeux, bleus, clairs, vifs, profonds, intenses… Parfaits pour me lançer tes petits regards de défis, également parfaits pour t’exprimer sans la moindre parole. Le teint blanc de ta peau, avec ces quelques marquesde rougeur sur tes pommettes, le tout tendu par le froid malgré le fait que tu te sois soigneusement enmitouflée dans cet amas de laine épaisse et de cashmire. Je te contemple. Je me dis que j’aime passer ces vacances avec toi, comme chaque année. Je te regarde.

 

-       « Arthur, çà te prend souvent de rouler à gauche ? »

-       « Mais t’as fini oui ?! On est seul sur cette route ! Regardes…Tu vois quelqu’un ? Non personne…C’est çà la campagne ! Eh mais qu’est-ce que tu fais ? »

-       « J’en ai marre de ce groupe, t’avais pas un disque des Beatles ? J’ai envie d’écouter Yellow Submarine. »

-       « Il doit se balader sous ton siège, dans le tas. Mais çà sert à rien. On arrive dans quelques minutes, alors le temps que tu le trouves… Je ne pensais pas que tu me demanderais d’y retourner cette année. C’est vrai que c’est un peu notre « coutume » à tout les deux, mais bon, maintenant que…enfin voilà, t’es bientôt une adulte… Je pensais que tu ne voudrais pas forcément refaire ces trucs de gamins. »

-       « Ouai ouai c’est çà, en même temps c’est toi qui m’y emmène tout les ans, et c’est toi l’adulte ! Et toi aussi çà t’amuse ! J’aime bien moi, c’est marrant.»

-       « Moi aussi… C’est con mais comme tu dis c’est marrant. Çà me détend, c’est notre petit coin à nous. Çà y est…On voit le lac. ».

-       «  C’est bon arrêtes toi, on a pas besoin d’aller plus loin ! »

-       «  Attends…Voilà, oublies pas de… »

-       « Je sais…Fermer la portière de l’intèrieure avant de sortir… Personne ne va te le voler ce tas de ferraille ! »

 

Tu es resplendissante…Vraiment. Je me sens bien…Tellement bien.

-       « Regardes toi, tu me fais rire… T’es toute pressée d’y aller ! Calme, il va pas partir…»

-       « Bah! Il a l’air vraiment bien gelé cette année ! Allez viens ! On va pouvoir aller sur l’île à pied ! »

-       « L’îlot tu veux dire. Tu te rappelles quand je te faisais peur l’été ? Quand une fois qu’on était sur cet îlot je te disais que je voulais jouer à cache-cache, alors tu commençais à compter et moi je reprenais la barque, te faisant croire que je partais sans toi ? »

-       «  A çà oui je m’en souviens ! Qu’est-ce que je pouvais te détester quand tu faisais çà ! »

-       «  Eh attends moi ! C’est dingue çà, c’est chacun pour soi maintenant ? »

-       « Non mais je veux savoir si la glace tient… Et c’est le cas ! Regarde ! Faut dire qu’il a fait un de ces froids les deux dernières semaines. Ouaïe ! »

-       « Et voilà ! Ta première chute ! Bravo ! Très réussie ! »

-       « C’est çà, je suis sûre que tu feras pas deux pas sans tomber ! Bon tu te dépêches ? »

-       «  J’arrive…Laisse moi 2 minutes, je ne sais pas si tu as remarqué mais je ne fais pas exactement le même poids que toi ! J’ai un peu plus de corpulence…donc j’essaye d’être prudent. »

-       « Oui j’avais remarqué ! Mais je rigole… Tu vois bien qu’elle te supporte là! Allez viens on va sur l’île ! »

-       « J’arrive. »

 

Mais çà y est, tu as déjà traversé la moitié de la courte distance qui nous sépare de cette petite parcelle de terre entouré par la glace.

-       «  Je te rappelle les règles : le premier arrivé a gagné ! T’as intérêt à te bouger un peu plus si tu veux pas … »

Craquement. La pointe d’un ciseau géant qui râcle le dessous de la glace.

-       «  Arthur ! C’était quoi ce bruit ?!!! »

-       «  Ne bouges pas Lucie ! Ne bouges surtout plus ! J’arrive ! »

Le craquement se propage. Un instant d’hésitation, je pense au poids que je représente, différent du tien. Peu importe. Mes jambes s’animent, mes pas s’accélèrent, instables. Je m’approche, tu n’est plus très loin.

-       «  Je suis là Lucie, j’arrive ! »

Le bruit s’arrête.

-       «  Arthur ? »

Dans un grand éclat, je vois le sol s’ouvrir sous tes pieds. Ton corps tombe dans le trou béant de cette eau gelée.

-       «  Luccciiiiiiieeeee !!! »

Je cours. Je ne pense plus à rien. Je ne réfléchis plus. Je cours. 2 secondes se passent, elles me paraissent interminables. Tu réapparais à la sufarce.

-       «  Arthur !!! S’il…plaît… Aides… »

Je me jette sur la glace. Ma main vient directement touché la tienne. L’autre main en appui à quelques centimètres du rebord, mes genoux soutenant mon poids. Je l’élève, je tire… Je te serre le plus fortement possible contre moi pour te hisser hors de cette eau gelée. Ton corps est maintenant étendu contre moi, reposant sur le froid sur sol. Je tiens ta tête entre mes gants. Tu es frigorifiée. Ta peau et tes lèvres sont devenues bleues, tes cheveux ont foncés. Tu trembles de partout.

-       «  Art… »

-       « Chhuuutttt…Petite sœur…C’est finit. Je suis là. »

J’enlève ton blouson et le remplace par ma veste. Je te serre fort contre moi. Agîtant frénétiquement mes bras dans ton dos, tentant de te réchauffer.

-       «  Je…Je…. »

 

Tes lèvres bleues se refermèrent. Tes tremblements se firent moindres, avant de s’arrêter. Promptement, ta tête se pencha, posant toute sa lourdeur dans le creux de ma main. Tes lèvres ne bougèrent plus. Un choc se produisit du plus profond de mes entrailles. Une secousse sans pareille égale qui me déchira l’âme. Mon corps frémit. Des larmes apparurent, m’inondant le visage, venant finir leur course sur le tien, endormi. Je me souviens des cris. Mes cris. Perçant l’absolu du silence qui nous entourait. Mes cris de rage. Mes cris de désespoir. Mes bras te secouèrent, avant de stopper net et de se refermer sur toi. Je voulais te ranimer. Je voulais que tu sentes…Que tu sentes o combien j’ai pu t’aimé.


SOL

 

 

 

Lucie,

 

Je sais que quelque part tu entendras ces mots. Il y a beaucoup de choses que je voudrais te dire mais je ne sais pas si je le pourrais. Plutôt je ne sais pas par où commencer. J’ai dans la tête tant de souvenirs qui me hantent l’esprit, tant de rêves, tant de formes, d’odeurs, de couleurs et par-dessus tout cette image qu’il me reste, l’image de ton visage.

 

J’aurais aimé que cette vie à tes côtés soit éternelle, qu’elle ne s’arrête jamais. Le temps en a malheureusement décidé autrement… J’ai trop souvent sous-estimé la puissance de l’amour que je te portais, le quotidien nous faisant parfois oublié la fragilité sur laquelle repose la vie. Ces deux années loin de toi n’ont eu de cesse que de me le rappeler. Ne m’en veut pas… J’ai essayé. J’ai essayé de vivre cette vie que les gens me désignaient comme normale. Mais je n’y suis jamais arrivé. Je me suis laissé rongé par la douleur de cette tristesse. Oui, j’ai baissé les bras…Comme un grand frère j’aurais dû te montrer que j’en étais capable. Capable de porter le fardeau du passé, de continuer à parcourir mon chemin en affrontant ce présent à jamais changé… Mais cette solitude profonde dans laquelle je baigne n’est pas pour moi. Le temps a passé mais la douleur est restée. Elle est devenue si noire, si vorace. Je voulais pourtant que tu sois fier de moi.

 

Devant moi se dresse cette ville, cette ville où j’ai atteri afin de réussir, de donner une chance à mon avenir. L’égoïsme qui m’a poussé à m’éloigner de toi… Elle se tient devant moi cette ville, abrîtant la naïveté des gens, les berçant par sa douce lumière, les accompagnant dans l’obscurité de la nuit. Mais je ne vois plus rien de tout cela…J’ai dans les yeux ton visage. Ta chevelure danse avec le vent, ton sourire dessine les faussettes sur ces joues fines, tes yeux sont d’une beauté sans nom, à moins que ce soit la beauté tout court. Je me plonge dedans. Tu avais l’air si heureuse.

 

Le vide s’étend sous mes pieds. Il me montre cet autre monde. Je ne sais pas comment tout cela finira. Toi seule le sais. Toi seule sais si on se reverra un jour. Peut-être même que tu m’attends déjà… ? Peut-être même es-tu là, à me regarder, moi, qui du haut de cette balustrade m’apprête à te rejoindre… ? Je ferme les yeux… Je sens ta présence. Je sais que tu es là, quelque part, face à moi…

 

L’air teinté de froid m’envahit, il me porte, il m’enmène auprès de toi. Je le suis… Je te sens…

 

Ma vie s’éloigne mais tu te rapproches…

 

“Picture yourself in a boat on a river,

With tangerine trees and marmalade skies

Somebody calls you, you answer quite slowly,

A girl with kaleidoscope eyes

Cellophane flowers of yellow and green,

Towering over your head

Look for the girl with the sun in her eyes and she’s gone

 

Lucy in the sky with diamonds…”

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

“Give It Raw To Me” Video Clip

•septembre 23, 2008 • Laisser un commentaire

Music by Birdy Hunt

Video by Chloe Royac

Making Of Shooting C&R